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L'Ukraine s'est mise elle-même échec et mat face à la Russie et a donné à cette dernière les moyens d'intervenir légalement dans le Donbass

Après s'être tirée une balle dans chaque pied avec le blocus du Donbass, que les Républiques Populaires de Donetsk et Lougansk (RPD et RPL) ont retourné contre elle, l'Ukraine est en train de presser la détente du pistolet qu'elle a elle-même mis sur sa tempe lors du Maïdan de 2014.

Au fur et à mesure que les derniers jours et les dernières semaines passent, le plan de Vladimir Poutine concernant l'Ukraine, que beaucoup avaient jugé « mou » dans ses réactions face au massacre de la population du Donbass, commence à se dévoiler.

Mais reprenons l'histoire depuis le début. Lors du Maïdan, en février 2014, Viktor Ianoukovytch, président légitimement élu de l'Ukraine est renversé par un coup d'état, que toutes les chancelleries occidentales ont cautionné comme légitime. Le gros problème, c'est qu'il ne l'était pas, même au regard de la constitution ukrainienne.

Vladimir Oleïnik, qui était jusqu'en 2014, député de la Rada, a écrit un dossier complet sur ces événements (qui a été traduit en français), où il démontre factuellement que le coup d'état de février 2014 était totalement inconstitutionnel.

Pour résumer : une fois Ianoukovytch parti, les pro-Maïdan via la Rada ont changé la constitution ukrainienne, revenant à une version antérieure de cette dernière, afin de légitimer leur coup. Ces changements ont été signés et publiés par Tourtchynov, qui assurait l'intérim de la présidence en tant que président de la Rada. Le problème c'est que jusqu'à la publication de cette nouvelle constitution de manière officielle, Tourtchynov n'est pas en droit de la valider par sa signature. C'était au premier ministre de Ianoukovytch, Mykola Azarov, de la valider.

De plus, la Rada a adopté ces changements constitutionnels avec une résolution, et non une loi, ce qui est là aussi contraire à ce que prévoit la constitution ukrainienne. Et les députés ne pourront même pas prétendre qu'ils ne savaient pas que ce qu'ils faisaient était illicite puisqu'ils ont mis dans cette résolution « … que le respect de la procédure de la révision de la Constitution de l’Ukraine établie par la Constitution de l’Ukraine et déterminée par le Titre XIII de la Constitution de l’Ukraine, est une des conditions de base de la légitimité de l’ordre constitutionnel en Ukraine ».

De plus ces amendements étaient basés sur une loi de 2004 que la cour constitutionnelle ukrainienne avait invalidée. Or l’exécution des décisions de la Cour Constitutionnelle de l’Ukraine est obligatoire sur le territoire de l’Ukraine et ces décisions sont définitives et sans appel. Donc non seulement les nouvelles autorités ukrainiennes se sont assises sur la constitution, mais en plus, elles se sont assises sur une décision de la cour constitutionnelle qui est seule habilitée à décider de ce qui est constitutionnel ou non.

Et si on regarde de près la destitution de Viktor Ianoukovytch, là on décroche le jackpot. L’article 108 de la Constitution ukrainienne énonce clairement qu'il n'y a que quatre raisons pouvant mettre fin par anticipation aux fonctions du Président de l’Ukraine :
1. la démission ;
2. l’incapacité d’exercer ses fonctions pour raison de santé ;
3. la destitution par la procédure de l’empêchement ;
4. la mort.

Or Ianoukovytch n'a pas démissionné, n'était pas en mauvaise santé, et n'est pas mort (on comprend mieux d'ailleurs pourquoi Ianoukovytch a été poursuivi dans l'Est de l'Ukraine après le renversement du pouvoir afin d'être assassiné, cela aurait résolu le problème de la légalité de sa destitution ; en le sauvant, la Russie a laissé une énorme épine dans le pied des autorités ukrainiennes actuelles).

La seule voie légale pour les putschistes était la procédure d'empêchement. L'article 111 de la constitution ukrainienne est très claire sur les motifs qui peuvent justifier une telle procédure : « Le président de l’Ukraine peut être destitué par la Rada suprême par la procédure de l’empêchement dans le cas où il est coupable de haute trahison ou d’autres crimes. »

Or ce n'est pas cette raison qui a été invoquée pour le destituer. Le décret précise « que le Président ukrainien V. Ianoukovytch s’est désisté d’une manière anticonstitutionnelle de l’exécution de ses responsabilités constitutionnelles et il n’accomplit pas ses devoirs ». Or un tel point n'existe pas et n'est pas prévu dans la constitution ukrainienne pour démettre un président de ses fonctions. Le décret de destitution de Ianoukovytch est donc lui aussi totalement anti-constitutionnel.

En clair, les autorités ukrainiennes actuelles sont totalement et indubitablement illégitimes au regard de la constitution et du droit ukrainiens, et Viktor Ianoukovytch est donc toujours le président ukrainien légitime.

Et là vous me direz que vu que les autorités actuelles sont soutenues par la communauté internationale, cela fait une belle jambe à l'Ukraine et au Donbass. Jusqu'ici oui. Mais plus maintenant.

Car dans leur folie russophobe, et essayant de prouver que Ianoukovytch a commis un crime de haute trahison pour justifier à posteriori leur coup-d'état, les autorités ukrainiennes actuelles viennent elles-même de se poser le pistolet sur la tempe et s'apprêtent à appuyer sur la détente.

Lettre de l'ONUEn effet mi-janvier, certains médias pro-Maïdan comme Radio Svoboda, ont publié une information connue depuis 2014, mais remise en lumière suite à la demande par la partie Ukrainienne à l'ONU de fournir une copie certifiée de la lettre que Vitaly Tchourkine, le représentant russe, avait brandie lors d'une réunion du conseil de sécurité de l'ONU, le 4 mars 2014.

Le 6 janvier 2017, l'ONU a répondu favorablement à la demande, et a fourni la copie de la lettre, qui contient ce qui suit :

« En ma qualité de Président de l’Ukraine légalement élu, je déclare par la présente ce qui suit.
Les événements qui se sont déroulés sur la place Maïdan et la prise illégale du pouvoir à Kiev ont mené l’Ukraine au bord de la guerre civile. Le chaos et l’anarchie règnent dans le pays et les vies, la sécurité et les droits du peuple – en particulier dans le sud-est du pays et en Crimée – sont menacés. Sous l’influence des pays occidentaux, des actes de terreur et de violence sont commis et des personnes sont persécutées pour des motifs politiques et linguistiques.
Je demande par conséquent au Président de la Fédération de Russie, V. V. P
outine, de faire intervenir les forces armées russes pour rétablir l’ordre public, la paix et la stabilité et pour protéger le peuple ukrainien. »

Oui, vous avez bien lu. Dès mars 2014, Viktor Ianoukovytch demandait, comme Bachar el-Assad le fera plus tard, en septembre 2015, d'intervenir militairement dans son pays pour y rétablir l'ordre.

Alors vous demanderez-vous, pourquoi la Russie ne l'a-t-elle pas fait ? Il faut se souvenir, qu'à ce moment-là, la Russie doit déjà gérer le dossier Criméen. La Crimée, refusant le coup d'état, a lancé l'organisation du référendum visant à demander si les habitants veulent revenir au sein de la Russie. Prévu initialement en mai, le référendum est avancé au 30 mars le jour même où Ianoukovytch écrit cette lettre, puis la date sera avancée de nouveau au 16 mars cinq jours plus tard.

Au moment où Tchourkine brandit cette lettre devant le Conseil de Sécurité de l'ONU, les événements en Crimée s'accélèrent déjà d'une façon assez difficile à contrôler, et l'intervention russe pour protéger les habitants de la péninsule des menaces des groupuscules néo-nazis ukrainiens permet déjà aux USA et à leurs valets de hurler à l'invasion russe.

Si la Russie accédait à la demande de Ianoukovytch, cela voulait dire prendre la responsabilité de l'Ukraine, qui est un gouffre financier (sans parler du bordel politique), alors la Russie ne veut pas jouer le rôle de gendarme du monde, les USA et l'OTAN tenaient le prétexte parfait pour déclencher une guerre, et la Russie devait déjà gérer le dossier Criméen. Ensuite ce sera l'emballement, le retour de la Crimée est validé par le référendum et la situation dégénère dans le Donbass. Et en Syrie cela n'était guère mieux. Il y avait trop de fronts à gérer, et trop de risques sur le plan intérieur et international, la Russie a donc temporisé.

Le plus urgent était de gérer la Crimée. Un point hautement stratégique que la Russie ne pouvait pas se permettre de perdre. Et puis fidèles à la tradition russe, les autorités du pays préfèrent essayer de négocier, de discuter plutôt que de devoir en venir aux armes. C'est l'essence même de Minsk-1, puis de Minsk-2. Les russes, se souvenant de ce que leur a coûté la deuxième guerre mondiale, préfèrent un mauvais accord à une bonne guerre.

Et ce, même s'ils savent que l'Ukraine ne respectera jamais ces accords, comme l'a ouvertement déclaré le député ukrainien Anton Geraschenko, sur le plateau de la chaîne télévisée 112 :

« Disons tout de suite que les accords de Minsk n’ont pas été mis en œuvre depuis le jour même où ils ont été signés en février 2015. Vu du côté ukrainien, ce fut une mesure temporaire et, je vais être honnête, une tromperie délibérée. Rappelez-vous que le premier accord de Minsk a été signé suite à la catastrophe militaire près de Ilovaïsk quand nous n’avions plus aucune force pour défendre le front de Donetsk à Marioupol. Le deuxième accord de Minsk a été signé suite à la perfide agression russe sur Debaltsevo et la formation du « Chaudron de Debaltsevo ». Ces accords ne sont pas des accords internationaux ou quoi que ce soit de ce genre. » (traduction depuis l'article du Saker)

Malheureusement pour Geraschenko, depuis la résolution de l'ONU sur ces accords, ceux-ci sont bien un accord international contraignant, que les autorités ukrainiennes avouent ne pas respecter, de manière ouverte.

Alors quel pourrait-être le plan de Poutine ? Je vais vous livrer ici mon intuition, sans promettre que cela reflète exactement ce qu'il pense (ce serait prétentieux de ma part), ni ce qu'il a fait, mais qui me semble hautement plausible.

Devant gérer plusieurs crises graves, Poutine a choisi de temporiser, de jouer la patience et la négociation afin de repousser le moment d'en venir aux armes, tout en laissant l'adversaire dévoiler son jeu, révéler son véritable visage et ses intentions, et offrir sur un plateau d'argent le bâton pour se faire battre.

Devant l'échec actuel de Trump a faire barrage aux forces néo-conservatrices, Poutine a considéré que la patience avait assez duré, et que la bagarre étant inévitable, il fallait désormais se donner les moyens de la gagner. Et pour cela, en excellent juriste et judoka qu'il est, toute la préparation préliminaire du terrain opérée par la Russie va désormais pouvoir être utilisée. Y compris le sauvetage de Ianoukovytch.

Cela a commencé par les mises en garde de plus en plus fermes envers l'Ukraine sur toute tentative de briser les accords de Minsk. Puis face à la nouvelle escalade sur le front fin janvier, début février, et du blocus du Donbass, ce fut la reconnaissance des documents officiels de la RPD et de la RPL afin de désenclaver les deux républiques sur le plan humanitaire et économique, tout en reconnaissant par la tangente la légitimité des autorités qui délivrent ces documents (ce qui s’avérera très utile pour la suite du plan).

Cette manœuvre a pour but aussi d'être un ultime avertissement envers l'Ukraine afin d'éviter le bain de sang. Si elle persiste à vouloir régler le conflit du Donbass par la force comme le scandent de plus en plus d'officiels ukrainiens, alors la Russie pourrait bien sortir son atout majeur : Ianoukovytch et le fait que légalement, il est toujours président de l'Ukraine. Quoi qu'en disent les chancelleries occidentales.

Mais pourquoi est-ce alors l'Ukraine qui a ressorti cette vieille histoire de lettre à l'ONU, et pas la Russie ? Je pense que cela fait aussi partie du plan de Poutine. Si c'était la Russie qui avait ressorti cette affaire, les occidentaux pouvaient l'accuser de tenter de justifier par avance sa future invasion de l'Ukraine. Mais si c'est l'Ukraine qui ressort ce vieux serpent de mer, alors personne ne peut y trouver à redire si cela est ensuite utilisé par la Russie (et je pense que la Russie a fait en sorte que l'Ukraine sorte çà des cartons par une information habilement glissée auprès des forces les plus russophobes du pays).

Si l'Ukraine lance une nouvelle offensive, et que l'intervention de la Russie s'avère inévitable, alors comme el-Assad en septembre 2015, Ianoukovytch pourrait réitérer sa demande d'intervention militaire de la Russie en Ukraine, en circonvenant cette-dernière au Donbass, afin de stopper le bain de sang tout en n'imposant pas une responsabilité et une charge financière trop lourde à la Russie. Une demande qui serait acceptée cette fois par la Russie, qui aurait alors la base juridique légale pour intervenir au regard du droit international, et la base morale pour le faire après avoir laissé plus de deux ans à l'Ukraine pour appliquer les accords de paix qu'elle avait signés, et qu'elle n'a jamais respectés.

Les chancelleries occidentales hurleront, comme lors de la guerre en Ossétie du Sud en 2008, mais dans les faits, sur le plan légal, elles ne pourront rien faire contre cela, et la Russie pourra les confronter à leur inaction à faire appliquer les accords de Minsk pour faire taire les plus réticents.

Et si l'armée ukrainienne n'a pas réussi en bientôt trois ans à vaincre une milice populaire, je vous laisse imaginer dans quel état elle finira face à l'armée russe. Ensuite la Russie pourra au choix reconnaître ouvertement la RPD et la RPL, ou les intégrer au sein de la fédération de Russie selon le choix de la population, grâce à la première pierre de légitimation posée par la reconnaissance des documents et donc des autorités des deux républiques (si les autorités sont légitimes, leurs actes le sont aussi, y compris d'organiser un référendum).

Voilà comment, avec patience et détermination, la Russie vient de mettre les autorités ukrainiennes actuelles « échec et mat » avec leur participation active. Comme le dit le proverbe viking « C'est en faisant des lois qu'on bâtit un pays, et c'est en les violant qu'on le détruit ». Les nouvelles autorités ukrainiennes, et les néo-conservateurs auraient dû méditer sur ce proverbe.

Christelle Néant

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Comments: 6 Comments

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Comments

  • Comment by Catherine on 3 Mar 2017

    Très belle analyse, félicitations.

  • Comment by librexp on 3 Mar 2017

    Excellent article, clair et limpide

  • Comment by Louis JULIA on 5 Mar 2017

    Magistral, Christelle!

    J'ai aussitôt publié le lien dans Sputnik, en espérant que ceux qui liront votre article deviendront de fidèles lecteurs de DNIPress.

  • Comment by gobert christophe on 6 Mar 2017

    rien à ajouté
    pourtant c'était prévisible suffit de se rappeler comment poutine a géré le drame du koursk..............
    mais les ukrops n'ont pas tout perdu non non, moi français je déclare les ukrops faisants intégralement partie de la race des mougeons
    50% mouton
    50% pigeon
    100% français ,bien venu , mais niveau migration y a de la concurence

  • Comment by Christophe on 28 Mar 2017

    votre article est intéressant , mais vous oubliez que le mandat de président Yanoukovitch s'est de toutes les façons arrêté en 2015 comme il a été élu en 2010 . Les prochains mois nous diront si Poutine va finalement essayer d'envahir toute l'Ukraine ou se contenter de l'invasion de la Crimée et du Donbass , on verra bien .
    Merci pour tout vos articles on est beaucoup à la les lire .

  • Comment by Christelle on 28 Mar 2017

    @Christophe
    Eh non le mandat de Ianoukovytch ne s'est pas arrêté pour une raison simple : il ne peut y avoir de vacance de pouvoir légal et légitime dans une démocratie. Les autorités actuelles étant illégitimes, l'ancien gouvernement est toujours légalement celui de l'Ukraine. Comme en Belgique, lorsque après des élections aucune majorité n'avait réussi à se dégager pendant une très longue période. Le gouvernement sortant est resté en fonction comme gouvernement par intérim jusqu'à ce qu'une solution soit trouvée. Nous sommes exactement dans le même cas de figure. Ianoukovytch est toujours légalement président de l'Ukraine jusqu'à ce que des élections légales aient lieu et élisent quelqu'un d'autre. Concernant la Crimée il ne s'agit pas d'une invasion mais d'une intégration basée sur la volonté du peuple de Crimée. Il en sera de même pour le Donbass.

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