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« Attrapez les bébés et courez ! » - Les femmes du Donbass donnent la vie sous les tirs

Les enfants du Donbass au milieu de la guerre

Une guerre semble être un combat sans fin, où il n'y a pas de place pour la vie ordinaire. Il ne semble pas possible de travailler normalement, d’aller à l'école, d’aimer, de fonder une famille. Cependant, les statistiques sur le taux de natalité dans le Donbass disent le contraire. Elles parlent d'enfants qui sont nés sous les tirs et qui n'ont aucune idée de ce qu'est la paix.

Selon le Ministère de la Santé de la République Populaire de Donetsk, 453 enfants sont nés en 2018 - 222 garçons et 231 filles. En 2017, 11 090 bébés ont été mis au monde dans des maternités locales. Médecin en chef de l'établissement médical « Famille et santé », Denis Taranov dit que, par rapport à 2015, les chiffres ont doublé.

Deux mères, Ksenia et Yana, qui vivent à Donetsk et ne sont pas parties, même pendant les périodes où les combats étaient les plus durs, ont expliqué pourquoi un baby-boom s'est produit dans le Donbass.

Ksenia et Sofia : la guerre avec un bébé

Nous nous sommes mariés à l'été 2014, c'était le point culminant des hostilités. Une semaine avant la date fixée, le bureau d'enregistrement nous a téléphoné et ils nous ont dit qu'ils n'enregistreraient pas notre mariage - il y avait de gros bombardements. Et plus tard, ils nous ont proposé d'organiser l'événement sans cérémonie solennelle. Un an après le mariage, nous avons décidé d'avoir un enfant. Les combats se poursuivaient tout le temps, il n'y avait pratiquement pas de période de calme.

Ksenia et Sofia

Le lendemain de la naissance de ma fille Sonya, l'hôpital a subi un terrible bombardement. Les mères sont restées au sous-sol avec leurs bébés pendant deux jours. Je me souviens qu'une infirmière s'est précipitée dans le service en criant : « Attrapez les bébés et courez ! » Au deuxième étage l'onde de choc avait déjà fait tomber les fenêtres, nous étions au premier étage. Tout le monde a oublié la douleur et a couru, et ce malgré le fait que cinq des sept femmes avaient récemment accouché par césarienne. C'est à ce moment-là que nous nous sommes installées dans le sous-sol, tenant nos enfants près de nous en pensant : « C'est tout ? »

Une femme avait accouché dans une voiture, elle n'avait pas réussi à aller à l'hôpital à cause des bombardements. On nous a toutes laisser sortir plus tôt que prévu, et il a été décidé qu'à la maison, ce serait plus sûr.

En février, quand ma fille avait six mois, des obus sont tombés sur les bâtiments voisins, tout près. Nous avons décidé de déménager chez nos parents, mais c'était effrayant de quitter l'appartement - à cause des maraudeurs. Par conséquent, mon mari revenait tous les soirs pour voir si tout était en place. Nos voisins sont encore en train de réparer leurs maisons après ce bombardement.

Maintenant, nous craignons que la situation ne s’aggrave de nouveau et que nous devions fuir. Et où pouvons-nous aller ? Ici vivent nos parents, le travail de mon mari est ici, nous avons notre propre logement. Beaucoup de ceux qui étaient partis sont déjà revenus. Tout le monde veut vivre chez soi. Une de mes amies est revenue, elle vit dans la banlieue de Donetsk et peut entendre la « trêve » tous les jours.

J'ai peur pour mon enfant. Quand ma fille était petite, je pouvais l'attraper dans le berceau et me cacher rapidement. Dans le placard, je lui ai fait un endroit pour dormir. Je pensais que c'était plus sûr là. Quand les bombardements commençaient, nous nous cachions dans le couloir derrière le mur et espérions qu'il nous protégerait. Nous cherchions immédiatement des rapports sur Internet pour vérifier où les obus avaient atterri. Bien qu'il soit clair que si un obus tombe sur nous, nous ne survivrons pas. On ne peut rien y faire. Le temps passe, nous devons vivre. Quand la guerre prendra fin ? Cela ne dépend pas de nous. Nous sommes comme les puces - personne ne s'en rendra compte si nous sommes tués.

On peut s'habituer à la guerre, c'est une vie ordinaire pour nous. On peut entendre des détonations dans les faubourgs et fermer les fenêtres, augmenter le volume de la télé. Quand ils tirent loin [de chez nous], personne ne fait déjà plus attention.

Au printemps, ma mère, ma fille et moi étions en promenade quand un obus a soudainement volé au-dessus de ma tête. Il n'y avait pas d'endroit où se cacher, nous sommes couchées au sol. Maman a soudainement tourné la tête et a dit : « Pourquoi on se couche, fuyons ! » Nous avons couru, mais les gens se sont arrêtés et ont regardé où les obus se dirigeaient, où ils avaient atterri, ils ont pris des photos sur leur téléphone - ils s'y étaient habitués.

Avant le mariage, j'avais passé la plus grande partie de l'été au travail. Les bombardements commençaient le soir. Tu regardais dehors dans la rue, et tout volait, tombait, s'écrasait. Le chef nous a tout de suite fait faire demi-tour et nous a fait rester au bureau. Nous ne sommes pas rentrés chez nous avant des semaines. C'est toujours effrayant, mais maintenant ça va.

Nous étions là au tout début, nous nous sommes rencontrés, nous avons trouvé un emploi, puis la guerre est arrivée. Nous ne pouvons pas prévoir l'avenir, personne ne planifie quoi que ce soit. Les combats finiront et nous verrons bien. Nous raisonnons sur tout cela d'une manière simple : une année s'est écoulée et c'est bien, une journée a passé - et c'est très bien.

Toutes les questions qui nous préoccupaient avant la guerre étaient de petites choses, pas grand-chose. Les gens, vous ne comprenez pas : l'essentiel pour nous, c'est que les tirs ont cessé. Nous allons tout endurer. On veut juste vivre.

Yana et Lev: c'est terrible de s'habituer à la guerre

Mes enfants ont une grande différence d'âge - 14 ans. J'avais longtemps hésité avant d'avoir un deuxième enfant, mais combien de temps pouvais-je attendre ? Nous voulions un bébé, mais nous avons dû remettre cela à plus tard, parce que les combats avaient commencé et que mon mari avait été grièvement blessé. Nous regardons tous les rapports quotidiens, nous savons combien ont péri, y compris les enfants.

Yana et Lev

Une année s'est écoulée, puis une deuxième, une troisième, et la guerre ne s'achève pas. Et le plus étrange, c'est que quand on va se promener au parc, il y a beaucoup de mères avec des poussettes. Nous avons un baby-boom à Donetsk. Et j'ai décidé : si Dieu me donnait un enfant, je le mettrais au monde.

C'est effrayant, mais on s'y habitue. Que devrions-nous faire ? Ne pas vivre, ne pas avoir d’enfants, ne pas travailler ? Avant de sortir de la maternité, notre quartier avait été bombardé, des cratères se trouvaient à une centaine de mètres de la maison. Mon mari a suggéré de ne pas quitter l'hôpital. Comment ne pas rentrer chez moi avec le bébé, où tout a été préparé : un berceau, des vêtements ? Je voulais rentrer chez moi, et on y est allés. Ils disent qu'on ne peut pas entendre la balle qui vous est destinée. Ce n'est que pour une semaine que nous sommes partis, sur l'insistance de mon mari, quand les bombardements étaient très intenses.

Pendant ces années de guerre, nous sommes devenus totalement différents et, bien sûr, tous ces changements affecteront les enfants. Ce n'est pas que les gens ont moins de joie maintenant, non, cette joie a juste d'autres motifs. Les amis sont arrivés, toute la famille est en vie - on est heureux. La fête la plus importante est le 9 mai. Nous percevons tout depuis l'autre face. C'était l'histoire de nos grands-parents, et maintenant c'est la nôtre. Voici le Père, voici le Fils - et maintenant il y a la Guerre.

Je ne connais aucune femme qui avorterait simplement parce qu'il y a maintenant des combats. Les filles parlent de tout à l'hôpital : des vêtements, des couches, des enfants, mais pas des combats. Nous considérons la guerre comme une chose terrible et stupide à laquelle il faut s'habituer.

Il est effrayant de marcher non seulement avec une poussette, mais aussi sans elle. Le front est à cinq kilomètres de chez nous. Lorsque des munitions « lourdes » sont tirées, elles sont bien audibles. Et les fenêtres tremblent fortement. Parfois, quand ils tirent le soir et que ce n'est pas critique, tout le monde marche dehors.

Je veux que tout ça prenne fin. Ce n'est qu'alors que le développement commencera. Maintenant, nous vivons au jour le jour et nous ne savons pas ce qui pourrait arriver demain. J'ai dû transférer ma fille dans une autre école. Elle étudiait à Poutilovka, tous les jours j'avais peur pour elle. Nos enfants sont déjà différents de leurs pairs qui vivent en paix. Ils regardent des films sur la guerre, prennent les rapports de combats d'une manière complètement différente. Pour eux, ce ne sont pas des informations abstraites, mais leur vie quotidienne. Ils semblent avoir été abîmés par cette guerre.

Mes nièces, qui ont maintenant neuf et douze ans, ont très peur. Les filles deviennent hystériques quand elles entendent le bruit des tirs. Quand les bombardements étaient plus lourds, elles n'avaient que six et neuf ans. Tous les bruits de la guerre leur font peur. La cadette vient dans les bras de sa mère et ne peut pas dormir la nuit.

La chose la plus effrayante, c'est que je ne considère plus cette situation comme quelque chose de terrible. C'est une réalité. Je sais qu'il y a une autre vie. Parfois, nous allons à Rostov-sur-le-Don, et je comprends à quel point je suis différent des gens autour de moi. Ils vivent, mais nous ne vivons pas ici. Nous ne pouvons pas respirer pleinement. Ce sont mes dernières impressions d'un voyage dans une ville paisible. Les gens courent partout, mais je ne les comprends pas. Il y a deux cents kilomètres entre nous, mais nous sommes complètement différents. Il m'a semblé que même dans mon apparence, il était évident que je venais d'un endroit où les hostilités se poursuivent. Écoutez, comprenez : nous sommes en guerre.

Nombreux sont ceux qui sont revenus, à mon avis, 50 % sont rentrés chez eux.

Demain, je ne verrai peut-être plus mon mari, ma fille, mon fils. Mon mari a été blessé, mais avant cela nous nous étions dit au revoir comme d'habitude - il allait travailler et moi - pour me faire couper les cheveux. Deux heures plus tard, j'ai reçu un appel. À ce moment-là, la valeur de la vie humaine a changé pour moi. Tous nos sens sont aiguisés, tout est en relief. Les femmes ont des enfants aussi parce qu'elles comprennent que demain peut ne pas venir. Demain, celui que tu aimes peut être tué.

Selon les données officielles, du 1er janvier au 28 décembre 2017, 595 personnes ont été blessées sur le territoire de la République populaire de Donetsk, dont 361 militaires et 234 civils, dont 14 enfants de moins de 18 ans. 278 personnes ont été tuées : 247 militaires et 31 civils, dont deux enfants de moins de 18 ans. Depuis le début du conflit, 4 567 personnes, dont 76 enfants, ont péri en RPD.

Parmi les défunts il y a Kira, neuf mois, Nastya - 11 mois, Kirill - un an, Alyona - quatre ans, Vanya - cinq ans.

Agence DONi News / Traduction par Christelle Néant

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